Revue LogiMind des psychothérapies

Vol. 1 · N° 2 · octobre 2026 Directeur de la publication : Édouard Alain de Boysson · Éditeur : LogiMind · logimind.org ISSN : en attente · DOI du numéro : 10.5281/zenodo.21677555 (Zenodo) · Licence : CC BY 4.0


Sommaire

  • Éditorial
  • DOSSIER — L'EMDR
  • L'EMDR et les nouvelles technologies
  • L'EMDR face aux crises et catastrophes
  • À l'honneur — deux praticiens
  • Encart — l'EMDR en France
  • Une thérapie qui émerge — la thérapie communautaire intégrative
  • L'EMDR et ses « thérapies filles »
  • Pour aller plus loin
  • Les mots de LogiMind

Éditorial

Il est des découvertes qui naissent d’un hasard, et d’un regard qui sait le saisir. En 1987, Francine Shapiro, alors doctorante en psychologie, observe que des mouvements oculaires rythmés atténuent la charge émotionnelle de pensées pénibles. De cette promenade fortuite est née l’EMDR, thérapie du trauma qui, en moins de quatre décennies, a conquis les recommandations de l’OMS, de la HAS, du NICE. Son efficacité sur le trouble de stress post-traumatique est aujourd’hui solidement établie.

Pourtant, l’EMDR fascine autant qu’elle divise. Son modèle théorique, le traitement adaptatif de l’information (AIP), postule que des souvenirs « gelés » seraient débloqués par la stimulation bilatérale. Mais le mécanisme précis reste débattu : les mouvements oculaires agiraient-ils par « taxation de la mémoire de travail », comme le suggèrent les travaux d’Andrade, de Jongh ou van den Hout ? La question n’est pas tranchée, et l’engouement médiatique dépasse parfois la prudence scientifique.

Entre adhésion fervente et scepticisme légitime, notre revue choisit la rigueur. Nous ne céderons ni au rejet dogmatique ni à la promotion acritique. L’EMDR est un outil puissant, mais il n’est pas une baguette magique. Son protocole en huit phases, ses échelles SUD et VOC, ses applications humanitaires — du « câlin du papillon » mexicain aux protocoles de groupe — méritent une analyse précise, sourcée, incarnée.

C’est cette exigence que nous voulons porter : rendre accessible sans trahir la complexité. Car soigner le trauma, c’est aussi respecter la vérité des faits.

DOSSIER — L'EMDR

Repères — naissance d'une méthode

L’histoire de l’EMDR commence par une promenade. En 1987, l’Américaine Francine Shapiro (1948-2019), alors doctorante en psychologie (doctorat en 1988), remarque, en marchant dans un parc, que des mouvements oculaires rapides et spontanés atténuent la charge émotionnelle de pensées pénibles qui lui viennent à l’esprit. Intriguée, elle expérimente sur elle-même, puis sur des volontaires. Deux ans plus tard, en 1989, elle publie le premier essai contrôlé dans le Journal of Traumatic Stress : l’étude porte sur des vétérans du Vietnam et des victimes d’agressions sexuelles. Les résultats montrent une réduction spectaculaire des symptômes de stress post-traumatique après une seule séance. Le monde de la psychothérapie est secoué.

Shapiro structure alors sa découverte en une méthode qu’elle nomme EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing). En 1990, elle fonde l’EMDR Institute pour former les cliniciens et standardiser le protocole. La demande explose. En 1995, les praticiens se fédèrent au sein de l’EMDR International Association (EMDRIA), qui définit les critères de certification et supervise la recherche. La diffusion mondiale s’accélère : des formations sont organisées en Europe, en Amérique latine, en Asie. L’OMS, dans ses lignes directrices de 2013, recommande l’EMDR pour le trouble de stress post-traumatique (TSPT), au même titre que les thérapies cognitivo-comportementales centrées sur le trauma. En France, la HAS l’avait d’ailleurs validée dès 2007 ; le Royaume-Uni (NICE) et les États-Unis (APA, VA/DoD) formulent des recommandations convergentes.

Pourtant, ce succès clinique rapide coexiste avec un paradoxe tenace. Le modèle théorique sous-jacent, le traitement adaptatif de l’information (AIP), postule que les souvenirs traumatiques restent « gelés » dans le système nerveux et que la stimulation bilatérale permet leur retraitement. Mais le rôle spécifique des mouvements oculaires est âprement discuté. Des chercheurs (Andrade, de Jongh, van den Hout) avancent une hypothèse concurrente : la « taxation de la mémoire de travail ». Cette hypothèse est détaillée plus loin, dans la section « Ce que dit la science ». L’EMDR guérit, mais on ne sait pas exactement pourquoi. Ce mystère, loin de la discréditer, en fait un objet de recherche toujours vivant.

Comment ça marche — le protocole en huit phases

L’EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing) repose sur un modèle théorique précis, le traitement adaptatif de l’information (AIP), développé par Francine Shapiro. Selon ce modèle, notre cerveau dispose normalement d’un système de traitement des expériences qui les intègre dans des réseaux de mémoire adaptatifs. Mais un événement traumatique, par son intensité, peut bloquer ce processus : le souvenir reste alors « gelé », stocké sous forme brute, avec ses sensations, émotions et cognitions négatives intactes. Il n’a pas été digéré ni relié à des informations plus récentes et apaisantes. La thérapie vise à débloquer ce traitement.

Le protocole standard se déploie en huit phases, qui ne sont pas une simple liste d’étapes mais un processus vivant, ajusté à chaque patient.

La phase 1 (anamnèse et plan de ciblage) permet d’identifier les souvenirs sources, les déclencheurs actuels et les schémas négatifs récurrents. On établit une hiérarchie de cibles à traiter.

La phase 2 (préparation et stabilisation) est cruciale. Avant toute exposition, le thérapeute enseigne des techniques de gestion du stress et installe un « lieu sûr » : un espace mental de sécurité (plage, forêt, pièce imaginaire) que le patient peut rejoindre en cas de débordement émotionnel. Cette ressource sert d’ancrage.

La phase 3 (évaluation) consiste à activer le souvenir cible. Le patient choisit une image représentant le pire moment, puis une cognition négative (exemple : « je suis en danger ») et une cognition positive visée (exemple : « c’est fini, je suis en sécurité »). On évalue ensuite la perturbation actuelle avec l’échelle SUD (Subjective Units of Disturbance, de 0 à 10) et la crédibilité de la cognition positive avec l’échelle VOC (Validity of Cognition, de 1 à 7). Enfin, on localise la sensation corporelle associée.

La phase 4 (désensibilisation) est le cœur du travail. Le patient évoque le souvenir tout en suivant des stimulations bilatérales (mouvements oculaires guidés, taps alternés sur les genoux, sons alternés dans les oreilles). Après chaque série, le thérapeute demande : « Qu’est-ce qui vient maintenant ? » Sans chercher à orienter, il laisse émerger associations, images, émotions ou sensations nouvelles. Progressivement, la charge perturbatrice diminue (le SUD baisse) et le souvenir se transforme.

La phase 5 (installation) renforce la cognition positive choisie en phase 3. On la relie au souvenir initial tout en poursuivant les stimulations bilatérales jusqu’à ce que la VOC atteigne 7 (totalement vrai).

La phase 6 (scanner corporel) invite le patient à parcourir mentalement son corps à la recherche de tensions résiduelles. Si une gêne persiste, on la traite comme une nouvelle cible.

La phase 7 (clôture) assure un retour à l’état de calme, souvent via le lieu sûr, et donne des consignes pour la semaine.

La phase 8 (réévaluation) ouvre la séance suivante en vérifiant l’intégration du travail et en planifiant la prochaine cible.

Ce protocole, validé par l’OMS et la HAS pour le TSPT, transforme un souvenir figé en une expérience narrative intégrée, où la cognition négative cède la place à une vérité apaisante.

Ce que dit la science

L’efficacité de l’EMDR dans le traitement du trouble de stress post-traumatique (TSPT) est aujourd’hui solidement établie par plusieurs décennies de recherche. Les méta-analyses indiquent des tailles d’effet importantes, comparables à celles des thérapies cognitivo-comportementales (TCC) centrées sur le trauma. Cette équivalence a conduit les principales instances internationales à recommander l’EMDR comme traitement de première intention. L’Organisation mondiale de la santé (OMS), dans ses lignes directrices de 2013, la place aux côtés des TCC centrées sur le trauma. En France, la Haute Autorité de Santé (HAS) l’a validée dès 2007. Au Royaume-Uni, le National Institute for Health and Care Excellence (NICE) et, aux États-Unis, le Department of Veterans Affairs et le Department of Defense (VA/DoD) l’incluent également dans leurs recommandations officielles.

Pourtant, un débat scientifique persiste, non sur l’efficacité globale, mais sur le mécanisme d’action spécifique. La question centrale est : les mouvements oculaires apportent-ils un bénéfice propre au-delà de la simple exposition au souvenir traumatique ? Le modèle théorique de l’EMDR, le traitement adaptatif de l’information (AIP), postule que la stimulation bilatérale permettrait de « dégeler » un souvenir mal intégré. Mais les données expérimentales peinent à trancher.

L’hypothèse la plus étudiée est celle de la « taxation de la mémoire de travail », développée notamment par Andrade, van den Hout et de Jongh. L’idée est simple : effectuer une tâche concurrente (comme suivre des yeux le doigt du thérapeute) tout en évoquant un souvenir pénible réduit la vivacité et la charge émotionnelle de ce souvenir, car les ressources attentionnelles sont partagées. Le souvenir, moins bien encodé en mémoire de travail, perdrait de son intensité. De nombreuses études en laboratoire confirment cet effet : des participants qui bougent les yeux rapportent des souvenirs moins vifs et moins perturbants que ceux qui restent immobiles.

Cependant, les résultats restent contrastés. Certaines études cliniques ne montrent pas de supériorité de l’EMDR avec mouvements oculaires par rapport à des conditions de contrôle où la stimulation est remplacée par une autre tâche (bip sonore, tapotements) ou par une simple exposition. D’autres, au contraire, suggèrent un effet spécifique, mais modeste. Le débat n’est pas clos : la stimulation bilatérale pourrait n’être qu’un ingrédient actif parmi d’autres, ou bien son effet dépendre de modalités précises (rythme, durée, type de mouvement). En l’état actuel des connaissances, l’EMDR reste une thérapie validée, mais son mécanisme exact – entre exposition, distraction et possible intégration neurobiologique – continue d’alimenter la recherche.

Limites, controverses et précautions

Si l’EMDR est validée pour le TSPT, son application à d’autres troubles reste exploratoire. Des cliniciens l’emploient pour les phobies, les addictions ou le deuil compliqué, avec des résultats prometteurs mais inconstants. Dans les phobies, le protocole standard peut être adapté en ciblant la mémoire traumatique sous-jacente ; plusieurs études rapportent une réduction de l’évitement, mais la supériorité par rapport à une exposition classique n’est pas établie. Pour les addictions, le protocole de désensibilisation du craving (DeTUR) ou le ciblage de souvenirs déclencheurs montrent des effets sur l’intensité du besoin, sans preuve solide de maintien à long terme. Dans le deuil pathologique, l’EMDR aide à traiter les souvenirs intrusifs liés à la perte, mais la prudence s’impose : le deuil n’est pas un trauma en soi.

Une formation rigoureuse est indispensable. L’EMDR Institute et l’EMDRIA imposent des cursus supervisés. La phase 2 (stabilisation) est cruciale : sans ressources internes solides (lieu sûr, techniques de containment), la désensibilisation peut déstabiliser le patient. Les contre-indications absolues sont rares, mais la dissociation sévère (trouble dissociatif de l’identité) et la psychose instable exigent des adaptations préalables, voire une orientation vers d’autres approches. L’évaluation fine du niveau de dissociation (DES, SCID-D) est recommandée avant tout ciblage traumatique.

Les critiques académiques persistent. Le modèle AIP, bien que cohérent, n’est pas validé expérimentalement. Plusieurs méta-analyses soulignent que l’effet de l’EMDR pourrait reposer sur des facteurs communs : l’alliance thérapeutique, l’exposition prolongée au souvenir, et la restructuration cognitive implicite. La question du rôle spécifique des mouvements oculaires reste ouverte : les travaux d’Andrade, de Jongh et van den Hout montrent qu’ils taxent la mémoire de travail, réduisant la vivacité de l’image, mais d’autres stimulations bilatérales (taps, sons) produisent des effets similaires. L’EMDR n’est donc ni une panacée ni un placebo : c’est un outil puissant, à manier avec compétence, lucidité et respect de ses limites.

En bref — l'EMDR en dix points

  1. L'EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing) est une psychothérapie structurée développée par Francine Shapiro à partir de 1987, fondée sur la stimulation bilatérale (le plus souvent des mouvements oculaires guidés) pour traiter les souvenirs traumatiques.
  2. Le protocole standard comporte huit phases : anamnèse, préparation (dont l'installation d’un « lieu sûr »), évaluation (avec les échelles SUD et VOC), désensibilisation, installation de la cognition positive, scanner corporel, clôture et réévaluation.
  3. La stimulation bilatérale alterne des séries de mouvements oculaires, de tapotements ou de sons d’une oreille à l’autre, tout en invitant le patient à se concentrer sur le souvenir perturbant.
  4. Le modèle théorique sous-jacent, l’Adaptive Information Processing (AIP), postule qu’un souvenir traumatique non traité reste « gelé » dans le système nerveux, et que la stimulation bilatérale permettrait sa reprise du traitement adaptatif.
  5. L’EMDR est reconnue comme traitement de choix du trouble de stress post-traumatique (TSPT) par l’Organisation mondiale de la santé (2013), la Haute Autorité de santé française (2007), le NICE britannique et l’APA américaine.
  6. Plusieurs méta-analyses confirment son efficacité sur le TSPT, avec des tailles d’effet comparables à celles des thérapies cognitivo-comportementales centrées sur le trauma.
  7. Le mécanisme d’action précis reste débattu : l’hypothèse dominante (Andrade, de Jongh, van den Hout) suggère que les mouvements oculaires taxent la mémoire de travail, réduisant la vivacité et la charge émotionnelle du souvenir évoqué.
  8. Les contre-indications absolues sont rares, mais une prudence particulière est requise en cas de trouble dissociatif sévère, de psychose active, d’épilepsie photosensible ou de pathologie oculaire aiguë.
  9. La formation à l’EMDR est réglementée par l’EMDR International Association (EMDRIA, fondée en 1995) et l’EMDR Europe, et comprend une partie théorique, une pratique supervisée et des sessions personnelles.
  10. Des protocoles adaptés existent pour d’autres indications que le TSPT : phobies, deuil compliqué, douleur chronique, et interventions humanitaires de groupe (protocole EMDR-IGTP, « câlin du papillon »).

L'EMDR et les nouvelles technologies

La stimulation bilatérale, pierre angulaire du protocole EMDR, s'appuie sur des dispositifs variés. Les barres lumineuses (mouvements alternés de points lumineux), les buzzers tactiles (vibrations tenues dans chaque main) et les casques audio (alternance sonore) sont les plus courants. Le choix dépend de la sensibilité du patient : certains préfèrent le tactile, d'autres le visuel, notamment en cas d'hyperacousie.

Depuis une quinzaine d'années, des applications mobiles dites « EMDR light » proposent un curseur animé à l'écran. Si elles peuvent servir d'adjuvant pour un patient déjà stabilisé, elles présentent un risque majeur : la réactivation d'un souvenir traumatique sans la présence d'un thérapeute pour contenir la détresse. Plusieurs cliniciens rapportent des cas de retraumatisation, où l'utilisateur, seul face à l'écran, se trouve submergé par des flashbacks ou des crises dissociatives. Ces outils ne remplacent en aucun cas la phase de préparation et de clôture assurée par le praticien.

La réalité virtuelle (VR) reste expérimentale. Quelques prototypes intègrent des stimuli visuels immersifs (sphères lumineuses alternées dans un environnement 3D) pour potentialiser la désensibilisation. Les données sont encore trop limitées pour en évaluer l'efficacité spécifique.

La pandémie de Covid-19 a accéléré la téléconsultation EMDR. Faute de buzzers, les thérapeutes utilisent un curseur se déplaçant à l'écran, que le patient suit des yeux. Si cette adaptation permet de maintenir le soin, elle comporte des limites nettes : absence de stimulation tactile, difficulté à repérer les micro-signes dissociatifs (regard vide, ralentissement) et impossibilité d'intervenir physiquement en cas de crise. Les patients à tendance dissociative sévère y sont particulièrement vulnérables.

En conclusion, ces dispositifs – applications, VR, téléconsultation – sont des adjuvants possibles, jamais un substitut à la relation thérapeutique. C'est la présence incarnée du clinicien, sa capacité à ajuster le rythme et à contenir l'émotion, qui fait la spécificité et la sécurité du processus EMDR.

L'EMDR face aux crises et catastrophes

Lorsque la guerre, un séisme ou un feu de forêt frappent des populations entières, le cabinet du psychothérapeute devient un luxe inaccessible. L’EMDR, née dans le tête-à-tête, a dû inventer des formats capables de répondre à l’ampleur du désastre. Deux innovations mexicaines, nées de l’urgence, illustrent cette adaptation.

Le « câlin du papillon » : une auto-stimulation née de l’ouragan

En octobre 1997, l’ouragan Pauline dévaste Acapulco. Des centaines d’enfants traumatisés, sans accès à des soins individuels. Les psychologues Lucina Artigas et Ignacio Jarero, confrontés à cette détresse de masse, improvisent une technique d’auto-stimulation bilatérale : le butterfly hug (abrazo de la mariposa). Le patient croise les bras sur sa poitrine, les mains sous les clavicules, doigts écartés. Il tape alternativement des deux mains, comme les ailes d’un papillon, tout en évoquant le souvenir perturbant. Simple, non intrusive, cette auto-administration permet à des enfants, même très jeunes ou peu lettrés, en groupe, de participer à un processus de désensibilisation sans thérapeute individuel.

Le protocole de groupe EMDR-IGTP

De cette observation est né le Integrative Group Treatment Protocol (EMDR-IGTP). Il combine le câlin du papillon avec un support graphique : les participants dessinent leur souvenir traumatique, notent leur niveau de détresse (SUD), puis effectuent des séries de stimulations bilatérales en groupe, guidées par un animateur. Le protocole alterne phases de dessin, de stimulation et de partage verbal minimal. Il permet de traiter simultanément des dizaines de personnes, même analphabètes, en une à trois séances.

Le réseau humanitaire Trauma Recovery / EMDR HAP

Fondé par Francine Shapiro elle-même, le réseau Trauma Recovery (anciennement EMDR Humanitarian Assistance Programs) déploie des formations et des interventions post-catastrophe dans le monde entier : après le tsunami de 2004 en Asie du Sud-Est, les séismes en Haïti (2010) et au Népal (2015), ou auprès de réfugiés syriens. L’objectif est de former des intervenants locaux – psychologues, travailleurs sociaux, enseignants – aux protocoles de groupe, afin de créer une capacité de réponse durable.

Intérêts et limites de l’EMDR de masse

Intérêts : La brièveté (quelques séances), l’administration collective et l’auto-stimulation (câlin du papillon) en font un outil précieux en première ligne. Il ne nécessite ni matériel coûteux ni électricité, et peut être intégré à des tentes médicales ou des écoles.

Limites : La formation des intervenants locaux reste un défi : un protocole de groupe mal supervisé peut réactiver des traumatismes sans les résoudre. Les traumas complexes (violences répétées, exil prolongé) répondent moins bien à ces formats courts. La logistique (regrouper des populations dispersées, assurer la confidentialité) est lourde. Surtout, le suivi à long terme est mal documenté : que deviennent ces patients des mois après ? Enfin, l’EMDR de groupe ne remplace ni les premiers secours psychologiques (sécurité, calme, lien social) ni un dispositif psychosocial global incluant hébergement, alimentation et protection. Il en est un maillon, efficace mais non suffisant.

À l'honneur — deux praticiens

Lucina Artigas & Ignacio Jarero (Mexique)

Au Mexique, Lucina Artigas et Ignacio Jarero forment un duo dont les travaux ont essaimé bien au-delà des frontières nationales. Ils ont fait de leur pays un laboratoire et un foyer de l’EMDR humanitaire de groupe, en réponse aux catastrophes naturelles et aux violences qui frappent des populations entières. Leur collaboration, nourrie par des décennies de terrain, a produit des protocoles aujourd’hui utilisés sur tous les continents.

Lucina Artigas est la créatrice du « câlin du papillon », une auto-stimulation bilatérale croisée des bras que les patients peuvent pratiquer seuls, sans équipement. Ce geste simple, né de l’observation clinique, est devenu un outil universel de stabilisation. Avec Jarero, elle a co-conçu le protocole EMDR-IGTP (Integrative Group Treatment Protocol), qui permet de traiter simultanément des groupes entiers de survivants. Formatrice infatigable, elle a consacré sa carrière à transmettre ces techniques aux cliniciens humanitaires, du Mexique aux zones de conflit.

Ignacio Jarero, chercheur et clinicien, a fondé plusieurs structures mexicaines et latino-américaines dédiées à l’aide en crise et à la recherche sur le trauma. Il a développé et diffusé des protocoles adaptés aux événements traumatiques récents, dont l’IGTP, et a formé des centaines de praticiens dans de nombreux pays. Son travail de terrain, notamment après l’ouragan Pauline en 1997, a contribué à documenter l’intérêt de l’EMDR de groupe en contexte de catastrophe.

Ensemble, ils ont montré que l’EMDR pouvait être adaptée aux réalités culturelles et aux contraintes logistiques des pays émergents. L’enjeu aujourd’hui est de former des superviseurs locaux capables d’ancrer durablement ces pratiques, sans dépendre d’experts étrangers.

Encart — l'EMDR en France

En France, l’EMDR a obtenu un statut officiel en 2007, lorsque la Haute Autorité de Santé (HAS) l’a recommandée pour le traitement du TSPT, aux côtés des thérapies cognitivo-comportementales centrées sur le trauma. Cette reconnaissance a ouvert la voie à une structuration professionnelle. L’association EMDR France, créée au début des années 2000, encadre des formations certifiantes réservées aux psychiatres, psychologues et psychothérapeutes. Le parcours comporte plusieurs niveaux (base, avancé, superviseur) et exige une supervision clinique régulière, garantissant la rigueur du protocole en huit phases.

Le réseau de praticiens s’est étoffé, mais reste inégalement réparti : dense dans les métropoles (Paris, Lyon, Marseille), il est plus clairsemé dans les zones rurales. L’usage de l’EMDR s’étend prudemment au-delà du TSPT : deuil traumatique, phobies spécifiques, ou troubles anxieux, sans que ces indications bénéficient encore d’un consensus aussi large que pour le trauma. La pratique française, encadrée et exigeante, illustre l’intégration mesurée d’une thérapie née outre-Atlantique.

Une thérapie qui émerge — la thérapie communautaire intégrative

Née à Fortaleza (Brésil) dans les années 1980 sous l'impulsion du psychiatre et anthropologue Adalberto Barreto, la Terapia Comunitária Integrativa (TCI) est une pratique de soin collective qui puise ses racines dans la pédagogie de la conscientisation de Paulo Freire. Son dispositif est simple : des cercles de parole ouverts, où chacun est invité à partager une souffrance, une difficulté du quotidien. Mais la force du modèle réside dans la valorisation des savoirs d'expérience : le groupe, et non un expert, devient la ressource thérapeutique. Les participants réagissent en partageant leurs propres stratégies de survie, leurs « remèdes de la communauté ». Le thérapeute-animateur ne prescrit pas ; il facilite la circulation de la parole et la reconnaissance mutuelle.

Cette approche est particulièrement pertinente pour le trauma. Les états de stress post-traumatique s'accompagnent souvent d'un isolement profond et d'une honte paralysante, qui empêchent la mise en mots et la demande d'aide. La TCI agit comme un contre-feu : en restaurant le sentiment d'appartenance et de dignité, elle brise la solitude. Le fait de voir son histoire reconnue par d'autres, et de découvrir que sa propre expérience peut aider autrui, réactive les circuits de l'attachement et de la sécurité relationnelle que le trauma a endommagés.

Ses limites sont celles de sa force : outil peu coûteux, facile à déployer dans des contextes de précarité ou de catastrophes, la TCI n'est pas une thérapie individuelle du trauma. Elle ne traite pas directement les souvenirs intrusifs ou les reviviscences. Elle constitue un complément précieux, un premier niveau de soin psychosocial. Sa diffusion en Europe reste encore modeste, mais des formations existent, notamment au Portugal et en France, où elle commence à être utilisée dans les services de psychiatrie communautaire et les associations d'aide aux migrants.

L'EMDR et ses « thérapies filles »

L’essor de l’EMDR a suscité des développements cliniques qui en reprennent certains principes, ou qui poursuivent des objectifs voisins sans en être issus.

Les dérivés directs : Brainspotting et variantes. David Grand, praticien formé à l’EMDR, a élaboré le Brainspotting vers 2003. La technique consiste à guider le patient vers un point du champ visuel qui semble « résonner » avec la détresse liée au souvenir traumatique, puis à maintenir le regard fixe pendant le retraitement. L’hypothèse est qu’une position oculaire spécifique activerait des circuits cérébraux impliqués dans la mémoire émotionnelle. D’autres variantes, plus proches du protocole standard, utilisent le tapping bilatéral (stimulation tactile alternée sur les mains ou les genoux) ou des sons alternés droite-gauche, en lieu et place des mouvements oculaires. Ces adaptations conservent la structure en phases et le modèle AIP, mais modifient le mode de stimulation bilatérale.

Les approches parallèles : Somatic Experiencing et thérapie d’exposition narrative. Peter Levine a développé le Somatic Experiencing, centré sur les sensations corporelles résiduelles du trauma, sans recourir à la stimulation bilatérale. L’idée est de « décharger » l’énergie bloquée dans le système nerveux par une attention graduée aux manifestations somatiques. La thérapie d’exposition narrative (NET), quant à elle, consiste à reconstruire le récit de vie de la personne en intégrant les événements traumatiques, dans un cadre sécurisé. Ces deux approches partagent avec l’EMDR l’objectif de retraiter la mémoire traumatique, mais ne dérivent pas de son protocole et n’utilisent pas le modèle AIP comme fondement théorique.

Une clarification nécessaire. Le modèle AIP (Adaptive Information Processing) est un modèle théorique, pas une thérapie. Il explique pourquoi un souvenir mal intégré reste « gelé » et source de souffrance. L’EMDR est une thérapie qui s’appuie sur ce modèle, mais d’autres approches peuvent poursuivre le même but sans y recourir.

Pour aller plus loin

Pour une première approche rigoureuse, le manuel fondateur de Francine Shapiro, traduit en français chez Dunod, reste la référence technique incontournable. On y trouve l’exposé complet du protocole en huit phases et du modèle AIP. Pour une lecture critique et actualisée, les travaux du chercheur français Cyril Tarquinio (publiés chez Dunod) offrent une mise en perspective utile des données scientifiques récentes, notamment sur les mécanismes et les limites de la méthode.

Sur le plan des recommandations institutionnelles, il est prudent de consulter les lignes directrices de l’OMS (2013) et l’avis de la HAS (2007), qui reconnaissent l’EMDR dans le traitement du TSPT, mais sans en faire une panacée. Enfin, le Handbook LogiMind des psychothérapies (DOI 10.5281/zenodo.21570779) propose une synthèse comparative qui replace l’EMDR dans le paysage des approches psychothérapeutiques contemporaines, permettant au lecteur cultivé non spécialiste de se forger un avis éclairé.

Les mots de LogiMind

Lexique du mois

  • Stimulation bilatérale alternée — sollicitation alternée des deux hémisphères (mouvements oculaires, tapotements, sons) au cœur du protocole EMDR.
  • Retraitement adaptatif de l'information — modèle théorique (AIP) selon lequel un souvenir « mal rangé » peut être réintégré de façon apaisée.
  • Désensibilisation — diminution progressive de la charge émotionnelle associée à un souvenir ciblé (mesurée par l'échelle SUD).
  • Abréaction — décharge émotionnelle intense pouvant survenir lors du retraitement d'un souvenir traumatique.

Les néologismes du mois

Chaque mois, la revue présente trois néologismes issus du Dictionnaire LogiMind des 395 néologismes thérapeutiques (Édouard Alain de Boysson, LogiMind — ISBN 9798285281467, également déposé sur HAL). Choix du mois, en écho à l'EMDR et au trauma :

  • Éphémotrace (n° 306) — trace psychique laissée par un événement émotionnel très bref mais marquant, souvent non intégré à la mémoire narrative. C'est précisément ce souvenir sensoriel non digéré que l'EMDR cherche à retraiter.
  • Chronodistorsion (n° 301) — altération subjective de la perception du temps, fréquente dans le trouble de stress post-traumatique où le temps semble « bloqué sur l'événement ». L'EMDR vise à rendre le souvenir enfin passé.
  • Futurécran (n° 302) — limite symbolique inconsciente au-delà de laquelle le patient ne parvient plus à se projeter dans l'avenir, souvent liée à un trauma. Écho direct à la phase de « scénario du futur » de l'EMDR.

Colophon

Revue LogiMind des psychothérapies — Vol. 1, N° 2 (octobre 2026). Directeur de la publication : Édouard Alain de Boysson. Éditeur : LogiMind (marque déposée). Contact : contact@logimind.org. Accès libre sous licence Creative Commons CC BY 4.0. ISSN : en attente. DOI : 10.5281/zenodo.21677555.

Comment citer ce numéro

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  author  = {de Boysson, Édouard Alain},
  title   = {L'EMDR},
  journal = {Revue LogiMind des psychothérapies},
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