Revue LogiMind des psychothérapies

Vol. 1 · N° 3 · novembre 2026 Directeur de la publication : Édouard Alain de Boysson · Éditeur : LogiMind · logimind.org ISSN : en attente d'attribution (BnF) · DOI du numéro : 10.5281/zenodo.21705922 (Zenodo) · Licence : CC BY 4.0


Sommaire

  • Éditorial
  • DOSSIER — La thérapie brève systémique de Palo Alto
  • La thérapie brève systémique de Palo Alto et les nouvelles technologies
  • La thérapie brève systémique de Palo Alto face aux crises et catastrophes
  • À l'honneur — deux praticiens
  • Encart — la thérapie de Palo Alto en Afrique francophone
  • Une thérapie qui émerge — les pratiques narratives
  • La thérapie brève systémique de Palo Alto et ses « thérapies filles »
  • Pour aller plus loin
  • Les mots de LogiMind

Éditorial

Chers lecteurs,

Ce mois-ci, nous plongeons dans l’héritage singulier du Mental Research Institute de Palo Alto. Un lieu, une époque, une idée qui a retourné la clinique comme un gant. L’idée est d’une simplicité déconcertante : ce ne sont pas les difficultés qui font le problème, mais les tentatives de solution que nous répétons, inlassablement, pour les résoudre. « Plus de la même chose », écrivaient Watzlawick, Weakland et Fisch. Un piège logique, un vertige.

Nous avons choisi de présenter cette approche avec la rigueur qu’elle mérite, sans en faire une panacée. Car si son élégance théorique séduit, son niveau de preuve reste modeste comparé à d’autres modèles. La thérapie brève systémique n’est pas une méthode miracle ; elle est une boîte à outils précise, née d’une observation aiguë des interactions humaines et de la communication paradoxale. Elle nous apprend à ne pas ajouter de l’eau à la mer.

En ce mois de réflexion, nous vous invitons à explorer avec nous cette logique du changement. Non pas le changement dans le système, mais celui du système lui-même. Une invitation à penser autrement la souffrance, et les solutions qui l’entretiennent.

DOSSIER — La thérapie brève systémique de Palo Alto

Repères — naissance d'une méthode

L’histoire commence par un croisement inattendu, celui de l’anthropologie et de la clinique. Au début des années 1950, Gregory Bateson, anthropologue et épistémologue — jamais clinicien, ce point est décisif — obtient un projet de recherche sur la communication. L’ambiance est celle d’un laboratoire de pensée, pas d’un cabinet de consultation. Bateson réunit autour de lui des esprits singuliers : Jay Haley, théoricien brillant et caustique, John Weakland, ingénieur chimiste reconverti en anthropologue, et William Fry. En 1954, Don D. Jackson, psychiatre, rejoint le groupe. C’est lui qui apporte la matière clinique, les entretiens réels, les familles. Le projet Bateson, qui court de 1952 à 1962, n’est donc pas une école de thérapie : c’est un chantier de recherche fondamentale sur la communication humaine, où l’on enregistre, observe, dissèque des échanges familiaux comme on étudierait une tribu lointaine.

De ce chantier naît en 1956 un article fondateur, « Toward a Theory of Schizophrenia », signé Bateson, Jackson, Haley et Weakland. Le concept central en est la double contrainte : une situation de communication où une personne reçoit des injonctions contradictoires à des niveaux logiques différents, sans possibilité de sortir du cadre ni de la commenter. L’exemple canonique reste celui de la mère qui dit à son enfant « viens m’embrasser » tout en se raidissant au moment où il s’approche. L’enfant est pris dans un piège : obéir à l’injonction explicite trahit l’injonction implicite, et toute tentative de méta-communication est interdite. Ce n’est pas une théorie de la schizophrénie au sens causal strict, mais une hypothèse sur la genèse des troubles par la pathologie de la communication. L’idée fait son chemin, et elle déplace le regard : le problème n’est plus dans l’individu, mais dans le système relationnel qui l’entoure.

En 1958, Jackson fonde le Mental Research Institute (MRI) à Palo Alto. Le lieu devient un creuset où se croisent chercheurs et cliniciens. Watzlawick, Autrichien d’origine formé à Zurich, arrive au MRI en 1960 avec une culture philosophique et une élégance de pensée ; il publiera en 1967, avec Janet Beavin et Jackson, Une logique de la communication, qui systématise les axiomes de la communication humaine. Weakland, l’ingénieur chimiste devenu anthropologue, apporte une rigueur d’observation inhabituelle en psychiatrie. Haley, le théoricien, documente avec une précision chirurgicale les stratégies des thérapeutes, notamment celles de Milton Erickson, qu’il fera connaître dans Un thérapeute hors du commun (1973). Fisch, psychiatre, est l’homme de terrain, celui qui écoute les patients et conçoit des interventions pratiques.

En 1967, sous l’impulsion de Richard Fisch, le Brief Therapy Center est créé au sein du MRI. Le pari est radical : le cadre est limité à dix séances. Dix séances, pas une de plus. Cette contrainte n’est pas une simple mesure administrative ; elle est un acte thérapeutique. Elle rompt avec la cure longue, avec l’idée que le changement exige des années d’exploration des profondeurs. L’hypothèse est que le problème est maintenu par les tentatives de solution déjà essayées par le patient et son entourage ; il suffit donc d’interrompre ces tentatives pour que le problème se dissolve. D’où les outils du MRI : le recadrage, qui change le sens d’une situation ; la prescription du symptôme, qui demande au patient de faire volontairement ce qu’il subit ; les tâches paradoxales, qui utilisent la résistance comme levier ; et la position basse du thérapeute, qui évite l’affrontement direct et l’escalade.

Le paradoxe final est saisissant. D’un côté, le succès clinique et culturel est considérable. Les idées de Palo Alto ont irrigué la thérapie familiale, les approches brèves, la communication, le management, la pédagogie. Des écoles sœurs sont nées : l’école de Milan avec Selvini Palazzoli, Boscolo, Cecchin et Prata, qui publie Paradoxe et contre-paradoxe en 1975 ; la thérapie structurale de Minuchin ; et surtout, à Milwaukee, de Shazer et Insoo Kim Berg, qui prolongent Palo Alto vers les exceptions et la thérapie centrée sur les solutions. De l’autre côté, le niveau de preuve est resté mince. Le corpus d’essais randomisés sur le modèle de Palo Alto pris isolément est bien plus réduit que celui des TCC. La HAS, en 2010, recommande les thérapies familiales dans l’anorexie mentale de l’enfant et de l’adolescent, mais sans élargir cette recommandation à l’ensemble des approches systémiques. Le succès est donc réel, mais il repose davantage sur la puissance heuristique des concepts et l’efficacité clinique rapportée que sur une validation expérimentale massive. C’est peut-être là la marque des grandes idées : elles changent la façon de voir avant même d’avoir prouvé leur efficacité.

Comment ça marche

Le point de départ du modèle de Palo Alto est une observation d’une simplicité déconcertante : ce qui maintient un problème, ce n’est souvent pas sa cause initiale, mais tout ce que l’entourage et le patient lui-même mettent en œuvre pour le faire disparaître. Watzlawick, Weakland et Fisch, au Brief Therapy Center, ont formalisé cette idée sous le nom de « tentatives de solution ». Lorsque ces tentatives échouent, la réaction naturelle est de les intensifier, de les répéter avec plus de vigueur, plus de constance, plus d’anxiété. C’est ce que Watzlawick, Weakland et Fisch appelaient le « plus de la même chose ». L’insomnie en est l’illustration la plus pure : plus on s’efforce de s’endormir, plus le sommeil se dérobe, car l’effort lui-même maintient l’éveil. La solution — essayer de dormir — devient le problème. Le thérapeute systémique ne cherche donc pas à explorer les origines du trouble, mais à cartographier précisément ce que chacun fait pour le résoudre, car c’est là que se joue la transformation.

Cette distinction conduit à deux niveaux de changement. Le changement 1 est une modification à l’intérieur d’un système donné : on essaie autre chose, mais selon la même logique. Pour l’insomniaque, changer de tisane, de technique de respiration ou d’heure de coucher reste du changement 1. Le changement 2 est d’un autre ordre : il modifie les règles du jeu, la logique elle-même. Il ne s’agit plus de mieux dormir, mais d’abandonner la lutte. Watzlawick, Weakland et Fisch, dans Changements : paradoxes et psychothérapie, montrent que le changement 2 passe souvent par une intervention qui semble absurde au regard du problème, car elle vise la tentative de solution et non le symptôme. Le thérapeute ne prescrit pas le contraire du symptôme, il prescrit ce qui interrompt la boucle.

Prenons une séance réelle, telle qu’elle se déroule au Brief Therapy Center. Le cadre est strict : dix séances maximum, un objectif concret défini dès le premier entretien. Le thérapeute commence par une question simple : « Qu’est-ce qui vous amène aujourd’hui, et qu’avez-vous déjà essayé pour y remédier ? » Il enquête avec une minutie presque policière sur les détails comportementaux : que fait exactement le patient quand il ne dort pas ? Se lève-t-il ? Compte-t-il les moutons ? Que fait son conjoint ? Chaque réponse est une pièce du puzzle. Puis vient la question clé : « Et cela, est-ce que ça marche ? » La réponse est presque toujours négative, mais le patient n’a jamais envisagé que son acharnement soit le carburant du trouble. Le thérapeute ne le lui dit pas brutalement ; il le lui fait découvrir par le recadrage.

Premier exemple, une femme de quarante-cinq ans, insomniaque depuis deux ans. Elle a tout essayé : mélatonine, méditation, arrêt du café, lecture, bains chauds. Chaque soir, elle se couche à vingt-deux heures, éteint la lumière, et attend. Elle attend le sommeil comme on attend un train en retard, avec une vigilance croissante. Le thérapeute lui demande : « Que se passe-t-il dans votre tête à ce moment-là ? » Elle répond : « Je me dis qu’il faut que je dorme, sinon demain je serai épuisée. » Voilà la boucle. La prescription sera paradoxale : « Pour les deux prochaines nuits, je vous demande de rester éveillée le plus longtemps possible. Installez-vous confortablement, ne faites rien d’autre que rester éveillée. Surtout, ne vous endormez pas. » Le recadrage est implicite : si elle obéit, elle cesse de lutter, et le sommeil peut survenir ; si elle désobéit et s’endort, elle a gagné. Dans les deux cas, la prescription dissout la tentative de solution. Le thérapeute ajoute, en position basse : « Je ne suis pas sûr que cela vous aidera, mais essayez, pour voir. » Cette humilité n’est pas une feinte : elle évite que le patient ne résiste à une autorité trop affirmée.

Second exemple, un adolescent de quatorze ans, mutique à la maison depuis six mois. Les parents ont tout tenté : questions bienveillantes, supplications, punitions, silence. Plus ils demandent « Qu’est-ce qui ne va pas ? », plus il se referme. Le thérapeute reçoit la famille. Il ne s’adresse pas directement à l’adolescent, mais aux parents : « Depuis combien de temps ne vous parle-t-il plus ? » Puis, se tournant vers le jeune : « Je parie que tu as une bonne raison de ne pas parler. Et je parie que plus on te pose de questions, plus c’est difficile. » L’adolescent lève les yeux, surpris. Le thérapeute continue, s’adressant aux parents : « Je vais vous demander quelque chose d’inhabituel. Pendant une semaine, vous ne lui poserez aucune question. Aucune. S’il veut vous parler, vous l’écouterez, mais vous ne l’interrogerez pas. Et s’il ne parle pas, c’est très bien aussi. » Puis, à l’adolescent : « Et toi, j’aimerais que tu continues à ne pas parler, pour voir si tes parents peuvent tenir cette consigne. » Le mutisme, d’obstacle, devient un test, une mission. La pression tombe. En quelques séances, le jeune recommence à parler, non parce qu’on le lui demande, mais parce que la résistance n’a plus d’objet. Le recadrage a transformé le symptôme en alliance thérapeutique.

Ces deux exemples montrent la cohérence du modèle : le thérapeute ne combat pas le symptôme, il le prescrit, le redéfinit, l’utilise. Il ne cherche pas la cause, il cherche la boucle. Et c’est en touchant à la boucle, et non au symptôme, que le changement 2 opère.

Le déroulé d'une thérapie, de la première séance à la dixième

La brièveté, ici, n’est pas une économie de moyens. Elle est un cadre thérapeutique actif, une contrainte féconde qui oblige le thérapeute et le patient à renoncer à la dilution. Dès la première séance, le ton est donné : on ne parle pas de l’enfance, du passé ou des hypothèses profondes. On définit le problème en termes concrets et observables. Une mère dira « mon fils est agressif » ; le thérapeute demandera : « Quand, précisément, fait-il quoi, et que faites-vous à ce moment-là ? » Cette enquête serrée, presque policière, vise à cerner le symptôme dans sa réalité interactionnelle. Puis vient la question cruciale, celle qui distingue l’école de Palo Alto : « Qu’avez-vous déjà tenté pour résoudre ce problème ? » Les réponses, presque toujours, révèlent des solutions qui entretiennent le problème. Plus on presse, plus il résiste. Le contrat est alors posé, clair et limité : dix séances. Ce chiffre n’est pas un plafond budgétaire, c’est un levier. Il installe une urgence féconde, une conscience du temps qui interdit l’errance.

Les séances du milieu sont le cœur du travail. Le thérapeute, en position basse, ne se pose pas en expert qui sait. Il propose, avec humilité, des prescriptions. Parfois un recadrage : « Votre fils n’est pas agressif, il est terriblement attentif à votre fatigue. » Parfois une tâche paradoxale : « Je vous demande de continuer à vous disputer, mais uniquement le mardi, à heure fixe. » Le patient revient, souvent déconcerté. Le symptôme a changé de statut : il est devenu un objet d’observation, non plus une fatalité. On ne juge pas l’échec ou la réussite de la prescription ; on examine ce qui s’est passé, ce que cela révèle des règles du jeu familial. Chaque retour est une matière à ajustement. Le thérapeute ne cherche pas à comprendre pour expliquer, il cherche à agir pour débloquer. La tâche paradoxale, par exemple, ne vise pas à supprimer le symptôme par la volonté, mais à le rendre volontaire, donc absurde, donc intenable. Le changement surgit souvent de côté, par surprise, comme un effet secondaire bienvenu.

Les dernières séances consolident. On ne fête pas la guérison, on constate les différences. Le thérapeute attribue explicitement le changement au patient : « C’est vous qui avez trouvé la faille, pas moi. » Cette attribution n’est pas une politesse ; elle est une arme contre la rechute. Un patient qui se sent acteur de son changement ne retombe pas dans la passivité. On anticipe les difficultés futures : « Que ferez-vous si le problème revient, sous une autre forme ? » On prépare des réponses, des stratégies, des réflexes. Puis on espace les rendez-vous : quinze jours, trois semaines, un mois. Cet espacement progressif est une épreuve de réalité. Le patient apprend à se passer du thérapeute, à tester ses acquis dans la durée. Le suivi, enfin, n’est pas une surveillance, mais une veille légère. Une séance de rappel à trois ou six mois suffit souvent à confirmer que le nouveau fonctionnement s’est installé. La brièveté, ici, n’est pas une amputation. Elle est une discipline qui concentre l’attention, mobilise les ressources et respecte la capacité du patient à se passer du thérapeute. Elle dit : le changement est possible, rapide, et il vous appartient.

La boîte à outils du thérapeute

Le catalogue raisonné des techniques du Mental Research Institute se déploie comme une boîte à outils dont chaque instrument vise un même objectif : déjouer la logique qui maintient le problème. Le recadrage, d’abord, consiste à changer la signification d’un comportement sans en modifier les faits. Un parent se plaint que son adolescent « fait le clown » à table ; le thérapeute propose d’y voir une « tentative de détendre l’atmosphère ». Le raisonnement : si le sens change, la réponse émotionnelle change, et le circuit interactionnel s’en trouve modifié. On ne conteste pas la réalité, on en propose une autre lecture, plus fonctionnelle.

La prescription du symptôme, plus audacieuse, invite le patient à produire volontairement le comportement gênant. À qui rougit et le redoute, on demande de rougir délibérément ; à un couple qui se dispute, de se disputer chaque soir à heure fixe. Le raisonnement est double : d’une part, tenter de reproduire un symptôme involontaire le place sous contrôle, ce qui dissout l’anxiété de performance ; d’autre part, l’injonction paradoxale (« je vous ordonne d’avoir mal ») rend la désobéissance thérapeutique — si le patient n’y parvient pas, le symptôme disparaît. Les tâches paradoxales prolongent ce principe : on prescrit l’échec pour provoquer le succès, ou l’on demande au patient de simuler une rechute pour tester sa maîtrise.

La position basse du thérapeute est moins une technique qu’une posture stratégique. Le clinicien se présente comme ignorant, voire dépassé : « Je ne sais pas si je peux vous aider, vous semblez avoir tout essayé. » Ce faisant, il désamorce les rapports de force — le patient n’a plus à résister à un expert — et le place en position de devoir convaincre le thérapeute de sa propre capacité à changer. L’humilité affichée est un levier : elle inverse la dynamique habituelle où le patient défend son symptôme contre les assauts thérapeutiques.

L’usage du langage, chez Watzlawick et Weakland, est affaire de précision chirurgicale. Les métaphores permettent d’agir sur le cadre de référence sans affronter les défenses : parler d’un « embouteillage » pour évoquer un conflit conjugal ouvre une voie latérale. Les questions à réponse orientée, elles, présupposent le changement : « Que ferez-vous différemment quand ce problème sera résolu ? » plutôt que « Pourquoi ce problème persiste-t-il ? ». Le raisonnement : le langage structure la perception ; en orientant l’attention vers l’après-problème, on rend le changement pensable, donc possible.

Enfin, la prescription de « ne rien changer » est peut-être la plus déroutante. Face à un patient qui lutte contre son symptôme depuis des années, le thérapeute lui demande de continuer exactement comme avant, voire d’amplifier ses efforts. Le raisonnement est subtil : la tentative de solution est le problème. En interdisant le changement, on interrompt la boucle rétroactive qui alimente la difficulté ; le patient, privé de sa stratégie habituelle, se trouve contraint d’innover. Souvent, le simple fait de ne plus combattre le symptôme le fait s’atténuer — non par magie, mais parce que le système interactionnel, privé de son carburant, cesse de tourner à vide. Chaque outil, on le voit, partage une même conviction : le problème n’est pas dans l’individu, mais dans la répétition des tentatives pour le résoudre.

Pour qui, dans quels cas

À qui s’adresse cette approche ? D’abord à ceux qui souffrent de ce que l’on pourrait appeler des impasses de la relation. Le couple qui tourne en rond dans le même reproche, la famille où chacun tente d’aider l’autre d’une manière qui aggrave le problème, le parent désarmé devant un adolescent qui s’enlise dans l’échec scolaire : autant de situations où l’effort répété, loin de résoudre, cristallise. La thérapie brève systémique ne s’intéresse pas à ce que les personnes « sont », mais à ce qu’elles font ensemble, et à ce qu’elles pourraient faire autrement.

Les troubles anxieux et phobiques trouvent ici un terrain favorable, dès lors qu’ils se déploient dans un contexte relationnel qui les entretient. Une phobie scolaire, par exemple, n’est jamais seulement l’affaire de l’enfant : elle implique les parents, l’école, parfois les grands-parents. Le travail consistera à modifier les tentatives de solution qui échouent – rassurer sans fin, dispenser de cours, négocier chaque matin – pour ouvrir un espace nouveau.

Un cas particulier mérite attention : celui de la personne adressée par un tiers. Le conjoint qui « envoie » l’autre consulter, le parent qui amène son enfant sans que celui-ci en formule la demande, l’employeur qui exige un suivi. Loin d’être un obstacle, cette configuration est un matériau de travail. Le thérapeute ne feint pas d’ignorer que le patient n’est pas demandeur ; il s’en sert. Il peut recevoir le tiers, travailler avec lui sur sa propre position, ou accueillir le « patient désigné » en lui demandant ce que les autres attendent de lui, et ce qu’il faudrait changer pour qu’on le laisse tranquille. La demande, ici, n’est pas un préalable ; elle est un objet de négociation.

Chez l’enfant et l’adolescent, le travail passe souvent par les parents. Non par défaut, mais par principe : l’enfant est pris dans un système dont les adultes détiennent les leviers. Modifier la réponse parentale – la fermeté qui se fait rigidité, la protection qui devient étouffement – peut suffire à débloquer la situation, sans que l’enfant ait besoin d’être « traité » lui-même. C’est une économie de moyens, mais aussi une éthique : on ne pathologise pas un enfant quand on peut agir sur ce qui l’entoure.

Enfin, cette thérapie convient à ceux qui veulent du concret, du bref, et qui acceptent de travailler sur le présent plutôt que sur l’origine. Elle ne convient pas à tous : les troubles psychotiques aigus, les états dépressifs sévères avec risque vital, les addictions lourdes ou les situations de violence nécessitent d’autres dispositifs, plus intensifs ou plus contenants. Le lecteur trouvera le détail de ces limites dans la section qui leur est consacrée ; disons simplement ici que la brièveté n’est pas une économie de moyens quand la gravité exige du temps.

Ce que dit la science

La question des preuves, s’agissant du modèle de Palo Alto, se heurte d’abord à un problème de méthode. L’essai randomisé, étalon des médecines fondées sur les faits, exige un protocole fixe, une durée standardisée et un critère de jugement unique et mesurable. Or la thérapie brève systémique, telle que la pratiquaient Fisch, Weakland et Watzlawick au Brief Therapy Center, est une intervention sur mesure, ajustée séance après séance à la logique propre du patient et de son contexte relationnel. Sa durée, bornée à dix séances, est un cadre, pas une norme thérapeutique : on n’y « traite » pas une entité nosographique, on tente de débloquer un système de communication qui entretient le symptôme. Le critère de succès, dès lors, n’est pas la disparition d’un symptôme isolé, mais un changement dans les interactions, souvent imperceptible de l’extérieur et difficile à quantifier. Ce décalage épistémologique ne signifie pas que la méthode soit inefficace ; il signifie qu’elle se prête mal à la preuve expérimentale classique. On peut comparer ceci à un instrument de musique : on n’évalue pas un violon en mesurant le nombre de notes jouées à la minute.

Cela dit, le modèle n’est pas dépourvu de reconnaissance institutionnelle. La plus nette, en France, est la recommandation de la Haute Autorité de Santé de 2010 concernant l’anorexie mentale de l’enfant et de l’adolescent : la HAS y recommande les thérapies familiales, sans spécifier une école particulière, mais en reconnaissant leur pertinence dans cette indication précise. Il faut être rigoureux : il ne s’agit pas d’un label général accordé aux « approches systémiques » dans tous les troubles des conduites alimentaires, ni d’une validation du modèle de Palo Alto en particulier. C’est une reconnaissance ciblée, qui s’appuie sur des travaux où les thérapies familiales, souvent d’inspiration structurale ou stratégique, montrent un intérêt clinique réel. Le corpus d’essais randomisés portant spécifiquement sur le modèle du MRI, pris isolément, reste mince, nettement plus mince que celui des thérapies cognitivo-comportementales. Ce constat est un fait, pas un jugement.

Le débat qui en découle est classique. Les tenants du modèle avancent que l’absence de preuves expérimentales solides est le prix d’une approche qui refuse de découper le patient en symptômes, et que l’efficacité se démontre dans la pratique clinique, cas par cas, par des changements parfois spectaculaires et rapides. Ils rappellent que la double contrainte, décrite par Bateson et ses collègues en 1956, a ouvert une voie de compréhension des paradoxes relationnels que l’expérimentation classique ne sait pas capturer. Les critiques, eux, rétorquent que l’absence de preuves solides ne peut être indéfiniment compensée par des récits cliniques, aussi brillants soient-ils, et que la position basse du thérapeute, la prescription du symptôme ou le recadrage, pour élégants qu’ils soient, relèvent parfois plus de l’art que de la science. Entre les deux, une position nuancée s’impose : ce modèle a fertilisé toute la thérapie familiale, a inspiré l’école de Milan et les thérapies centrées sur les solutions, et sa valeur heuristique est immense. Mais sa validation empirique reste à construire, ou à repenser selon des critères adaptés à sa nature interactionnelle.

Limites, controverses et précautions

Au-delà de son élégance intellectuelle, le modèle de Palo Alto porte des limites qu’il serait malhonnête de taire. La première tient à son champ d’action. Face à un délire aigu, une mélancolie avec risque suicidaire majeur, ou une intoxication sévère nécessitant une désintoxication médicale, la prescription du symptôme devient non seulement inopérante, mais dangereuse. Le cadre des dix séances, pensé pour des motifs circonscrits, se heurte ici à la gravité. La thérapie brève systémique n’est pas une médecine de l’urgence ; elle suppose un sujet capable de distance réflexive, ce que la psychose aiguë ou la dépression profonde interdisent précisément. La sous-estimer reviendrait à négliger la dimension biologique ou traumatique de ces tableaux, au profit d’une lecture purement communicationnelle. Or, un délire n’est pas qu’un message paradoxal ; une dépression sévère n’est pas qu’une tentative de contrôle ratée.

Le paradoxe lui-même, outil central du MRI, peut devenir contre-productif. Dans un contexte de violence conjugale active, prescrire le symptôme reviendrait à valider l’intolérable. La position basse du thérapeute, si féconde pour désamorcer les résistances, devient ici une forme de complicité silencieuse. De même, sous injonction de soin non consentie, la tâche paradoxale est perçue comme une manipulation institutionnelle, et détruit l’alliance avant même de l’avoir construite. Le paradoxe suppose un espace de liberté ; il s’effondre dès que le patient se sent piégé par le cadre lui-même.

La question de la formation est tout aussi cruciale. Le modèle de Palo Alto séduit par sa simplicité apparente, mais sa pratique exige une finesse clinique considérable. Un recadrage mal dosé, une prescription maladroite, et le patient se sent ridiculisé, voire abandonné. La formation ne peut se limiter à l’apprentissage de techniques ; elle doit inclure un travail sur la position du thérapeute, sa capacité à tolérer l’incertitude, et une connaissance approfondie de la psychopathologie. Un thérapeute qui ne sait pas reconnaître une dépression sévère derrière une demande banale fera plus de dégâts qu’un thérapeute ignorant des paradoxes.

Enfin, le consentement. Prescrire un comportement apparemment absurde suppose une alliance solide et une explicitation honnête. Le patient doit comprendre, au moins partiellement, la logique du travail, sous peine de vivre la prescription comme une moquerie ou une manipulation. L’éthique exige de nommer le cadre, d’expliquer que l’on travaille sur les tentatives de solution, et de laisser la porte ouverte au refus. Sans cela, le paradoxe devient un abus de pouvoir déguisé en technique.

Le corpus d’essais randomisés sur le modèle de Palo Alto pris isolément reste mince, bien plus que celui des TCC. Cela ne discrédite pas l’approche, mais impose l’humilité. La HAS recommande les thérapies familiales dans l’anorexie mentale de l’enfant et de l’adolescent, sans élargir cette indication. La thérapie brève systémique est un outil précieux, mais un outil parmi d’autres, à manier avec discernement, formation et respect du sujet.

La thérapie de Palo Alto dans le monde : instituts, formations, transmission

Le MRI de Palo Alto ne fut pas seulement un lieu de pensée, mais un véritable atelier de transmission. Dès les années soixante, sa notoriété attire des cliniciens du monde entier, venus observer derrière un miroir sans tain des séances réelles, brèves, étonnamment actives. La diffusion s’opère moins par les livres que par cette immersion : on vient voir, on repart avec des questions, et l’on adapte. Le modèle se propage comme une pratique d’artisan, par compagnonnage, avant de devenir un corpus.

L’essor européen est précoce et vigoureux. En Italie, la greffe prend avec une vigueur particulière. Le Centro di Terapia Strategica d’Arezzo, cofondé par Giorgio Nardone et Paul Watzlawick, prolonge l’héritage de Palo Alto en le radicalisant vers une stratégie d’intervention très directive. Dans le monde francophone, l’assimilation est plus lente, plus critique, mais réelle : des équipes de pédopsychiatrie, des services d’aide sociale, des cabinets libéraux intègrent progressivement les notions de recadrage, de prescription du symptôme, de position basse. La langue française, avec sa tradition psychanalytique dominante, oppose d’abord une résistance, puis opère une traduction clinique féconde, notamment dans le champ de la protection de l’enfance et des thérapies familiales.

La question de la transmission reste centrale. Un modèle qui s’apprend par la supervision et l’observation directe, plus que par les manuels, pose un défi singulier. On ne devient pas systémicien bref en lisant Une logique de la communication ; on le devient en regardant un thérapeute chevronné poser une question étrange, en analysant les réponses du système, en étant soi-même supervisé dans l’action. Cette exigence artisanale explique la rareté des praticiens réellement formés, et la difficulté à évaluer la qualité de leur pratique.

Car il n’existe aucune certification internationale unifiée pour ce modèle. Chaque école, chaque institut délivre ses propres attestations, avec des critères variables. Pour le patient qui cherche un praticien, l’implication est concrète : le titre de « thérapeute systémique » ne garantit pas une compétence spécifique dans l’approche brève de Palo Alto. Il devra s’informer sur le parcours, demander si le praticien a été formé à l’observation directe, à la supervision, s’il travaille dans un cadre limité dans le temps. Cette absence de label unique est à la fois une faiblesse – elle rend la vérification difficile – et une richesse : elle préserve la diversité des pratiques, leur ancrage local, leur vitalité créative. Le patient averti devient alors un acteur de sa propre recherche, et c’est peut-être là une ultime leçon de ce modèle : la solution ne vient pas d’une autorité, mais d’une exploration.

En bref — dix points

  1. La thérapie brève systémique naît à Palo Alto, en Californie, du projet Bateson sur la communication (1952-1962), que Don D. Jackson rejoint en 1954, et non de ce seul anthropologue, qui ne fut jamais clinicien.
  2. L’article fondateur « Toward a Theory of Schizophrenia » (1956), signé Bateson, Jackson, Haley et Weakland, introduit le concept de double contrainte, une injonction paradoxale sans issue qui servira de socle à la pensée systémique.
  3. Le Mental Research Institute (MRI) est fondé par Jackson en 1958, et c’est là que Richard Fisch impulse en 1967 le Brief Therapy Center, avec Weakland, Watzlawick et Bodin, pour une intervention limitée à dix séances.
  4. Le modèle du MRI ne cherche pas à explorer les causes passées mais à interrompre les tentatives de solution répétées qui maintiennent le problème, en se concentrant sur les interactions présentes.
  5. Ses outils caractéristiques sont le recadrage, la prescription du symptôme, les tâches paradoxales et la position basse du thérapeute, qui évite l’affrontement direct avec le patient.
  6. Les questions circulaires, souvent attribuées à tort à Palo Alto, appartiennent en réalité à l’école de Milan, fondée par Selvini Palazzoli, Boscolo, Cecchin et Prata, une école sœur et non une descendante du MRI.
  7. Le courant de Palo Alto a essaimé vers Milwaukee avec de Shazer et Insoo Kim Berg, qui ont prolongé ses idées vers les exceptions et la thérapie centrée sur les solutions.
  8. Jay Haley, membre du projet initial, a documenté l’approche de Milton Erickson dans Un thérapeute hors du commun (1973), reliant l’hypnose stratégique à la pensée systémique.
  9. Le niveau de preuve du modèle de Palo Alto pris isolément reste mince, bien inférieur à celui des TCC, même si la HAS recommande les thérapies familiales dans l’anorexie mentale de l’enfant et de l’adolescent (2010).
  10. Ses limites tiennent à ce corpus d’essais randomisés restreint et à une efficacité documentée surtout dans des contextes précis, ce qui invite à la prudence avant toute généralisation thérapeutique.

La thérapie brève systémique à l'écran et dans la culture

La double contrainte a quitté les revues savantes pour devenir une expression du langage courant, au même titre que le complexe d’Œdipe ou le syndrome de Stockholm. On l’invoque pour décrire une injonction paradoxale au bureau, en famille, en politique, souvent sans savoir qu’elle naquit des observations de Bateson sur le jeu animal et les schizophrènes. Cette popularité est une victoire : le grand public a intégré l’idée que certaines situations sont intenables par construction, et que la souffrance n’est pas toujours un défaut de caractère. Mais le prix à payer est un appauvrissement redoutable. La notion, devenue slogan, perd sa précision clinique : on confond contradiction et paradoxe, on oublie que la double contrainte exige une relation durable, une injonction négative, une menace de punition, et l’impossibilité de commenter le piège. Le raccourci fait florès, la rigueur s’évapore.

De même, l’adage « le problème, c’est la solution » s’est diffusé dans le développement personnel, où il sert souvent à justifier une forme de cynisme tranquille : si vos tentatives de contrôle aggravent votre anxiété, cessez de lutter, acceptez, lâchez prise. La formule, détachée de son cadre systémique, devient une injonction au renoncement, alors qu’elle désignait, chez Watzlawick, une observation précise : les tentatives de solution répétées, parce qu’elles s’appuient sur la même logique que le problème, le renforcent. L’appauvrissement tient à ceci : on retient la maxime, on oublie la méthode, la position basse du thérapeute, le recadrage, la prescription du symptôme.

La fiction, elle, adore le thérapeute qui prescrit l’absurde. Le personnage qui demande à son patient de continuer à souffrir, ou d’aggraver son symptôme, fascine parce qu’il incarne une autorité paradoxale, presque magique. Or la réalité clinique du MRI est plus modeste : la prescription du symptôme est un outil fin, exigeant, qui repose sur une alliance solide et une observation méticuleuse des tentatives de solution du patient. L’écart entre la scène spectaculaire et la pratique réelle est immense. Cette popularité fait gagner au modèle une notoriété, une reconnaissance culturelle ; elle lui fait perdre sa crédibilité scientifique, car on le réduit à un tour de passe-passe. Le modèle de Palo Alto, déjà fragile sur le plan des preuves, se trouve ainsi doublement trahi : par la vulgarisation qui le simplifie, et par la fascination qui le folklorise.

La thérapie brève systémique de Palo Alto et les nouvelles technologies

La téléconsultation, d’abord. Le format bref du modèle de Palo Alto, avec sa contrainte de dix séances, s’accommode remarquablement de la distance. La brièveté impose une cadence, une économie de moyens qui survit à l’écran. On ne perd pas l’essentiel : la rigueur de l’intervention, la précision des prescriptions. Le cadre, certes, se transforme — mais il demeure. Un adolescent qui refuse de se déplacer acceptera parfois de parler depuis sa chambre, là où justement se joue le conflit. La distance géographique devient alors une alliée stratégique : elle abaisse les défenses, autorise une parole que le face-à-face intimiderait.

Les applications de suivi, ensuite. Elles prolongent le travail du thérapeute entre les séances, notamment pour observer les tentatives de solution. Le patient note, jour après jour, ce qu’il tente pour résoudre son problème — et ce que ces tentatives produisent. Ce journal numérique objective le cercle vicieux : on voit s’inscrire, noir sur blanc, la répétition des mêmes gestes et la constance des mêmes échecs. L’outil ne remplace pas la conversation clinique, mais il la nourrit d’une matière concrète, factuelle, que la mémoire déformerait.

La réalité virtuelle, enfin, trouve sa place dans les protocoles stratégiques : elle permet d’exposer progressivement le patient à des situations anxiogènes, avec un contrôle fin du degré de difficulté. L’immersion sert alors la prescription, la rend plus maniable, plus dosable.

Mais le numérique est aussi un problème. Les écrans cristallisent aujourd’hui une part considérable des conflits familiaux. L’interdiction répétée — « tu éteins, c’est tout » — constitue la tentative de solution type qui entretient le conflit : plus on coupe, plus l’adolescent s’accroche, plus la tension monte, plus on coupe. Le thérapeute systémique reconnaît là une boucle classique et propose autre chose : recadrer l’usage, négocier des plages, prescrire parfois le symptôme en invitant la famille à observer précisément ce qui se passe devant l’écran. Les outils numériques sont des adjuvants, jamais un substitut au thérapeute. Ils servent le cadre ; ils ne le remplacent pas.

La thérapie brève systémique de Palo Alto face aux crises et catastrophes

La thérapie brève systémique du Mental Research Institute (MRI) de Palo Alto n’a pas été conçue pour les situations de guerre, de séisme ou d’exode. Pourtant, sa logique centrale – ce ne sont pas les difficultés qui font le problème, mais les tentatives de solution répétées qui l’entretiennent – trouve une résonance frappante dans les contextes où l’urgence et la pénurie poussent à des réponses mécaniques, souvent contre-productives.

Prenons un contexte humanitaire précis : le tremblement de terre de 2010 en Haïti. Le scénario qui suit est une illustration raisonnée, non une observation documentée. Dans les semaines qui suivent une catastrophe de cette ampleur, des parents confrontés à l’effondrement de leur maison et à la perte de repères peuvent multiplier les injonctions de calme et de silence envers leurs enfants. Cette tentative de solution – restaurer l’ordre par le contrôle – produit l’inverse : les enfants, privés de mots pour dire leur peur, développent des troubles du sommeil, des mutismes ou des colères explosives. Le problème n’est pas le séisme, mais la réponse rigide qui verrouille l’expression émotionnelle. Un clinicien formé à Palo Alto aurait ici proposé un recadrage : « Votre enfant a besoin que vous lui montriez que la peur se partage, pas qu’elle se cache. » La prescription du symptôme – autoriser l’enfant à pleurer à heure fixe – aurait pu débloquer la situation.

L’intérêt de cette approche en contexte de masse est triple. D’abord, elle est brève : le cadre du Brief Therapy Center de Palo Alto, limité à dix séances, s’adapte aux ressources comptées des camps de réfugiés ou des hôpitaux de campagne. Ensuite, elle est pragmatique : elle ne cherche pas à guérir un trauma profond, mais à interrompre un cercle vicieux observable dans l’interaction présente. Enfin, elle responsabilise les acteurs locaux : un parent, un enseignant, un chef de communauté peut apprendre à repérer une tentative de solution qui aggrave le problème, sans dépendre d’un expert.

Mais les limites sont réelles. En situation de masse, le modèle de Palo Alto suppose un minimum de stabilité relationnelle – une famille, un couple, un binôme soignant-soigné. Or, dans un camp où les liens sont disloqués, où les personnes changent de tente chaque semaine, la construction d’une alliance thérapeutique sur dix séances est un luxe. De plus, le recadrage et la prescription du symptôme exigent une finesse clinique que des intervenants non formés maîtrisent mal. Appliqués de manière mécanique, ces outils peuvent être vécus comme une manipulation, voire une insulte, dans des cultures où la hiérarchie et la pudeur imposent d’autres codes.

Enfin, le niveau de preuve reste modeste. Les données solides des thérapies systémiques concernent surtout l’anorexie mentale de l’adolescent ou les difficultés familiales en cabinet. Aucun essai randomisé de grande envergure n’a validé le modèle de Palo Alto dans un camp de réfugiés syriens ou après un tsunami. L’honnêteté commande de le dire : la thérapie brève systémique offre une boîte à outils élégante, mais elle ne remplace ni les dispositifs de première ligne ni les approches validées par des études de terrain massives.

À l'honneur — deux praticiens

Giorgio Nardone & Emanuela Muriana (Italie)

Il est des lignées qui se transmettent moins par les gènes que par les salles de formation et les manuscrits annotés. La thérapie brève systémique, née à Palo Alto dans les années 1950, a essaimé bien au-delà de la Californie ; l'Italie, terre d'élection de la pensée stratégique, en a été l'un des terroirs les plus féconds. Deux figures contemporaines illustrent cette descendance directe, chacune à sa manière : l'une en prolongeant l'œuvre de Watzlawick avec une rigueur de chef d'orchestre, l'autre en allant puiser à la source même du Mental Research Institute.

Giorgio Nardone, psychologue et psychothérapeute, a cofondé avec Paul Watzlawick le Centro di Terapia Strategica d'Arezzo, en Toscane, dont il dirige l'école de spécialisation en psychothérapie brève stratégique. Ses travaux portent principalement sur les troubles phobiques et obsessionnels, pour lesquels il a développé des protocoles d'une structure remarquablement précise, pensés pour un nombre restreint de séances — héritage assumé du cadre des dix séances du Brief Therapy Center. Sa bibliographie, plus de quarante ouvrages traduits dans plus de dix langues, témoigne d'une volonté constante de rendre la clinique lisible et transmissible. Pour entrer dans son œuvre, on peut commencer par L'art du changement (écrit avec Watzlawick), Chevaucher son propre tigre, Le dialogue stratégique, Psychosolutions, ou encore La thérapie des attaques de panique (2016). On retiendra de lui cette conviction : le changement ne s'obtient pas par la compréhension des causes, mais par la modification active des tentatives de solution qui entretiennent le problème.

Emanuela Muriana, psychologue-psychothérapeute, présente un parcours d'une cohérence rare : elle s'est formée à la psychothérapie brève stratégique au Mental Research Institute de Palo Alto lui-même, puis au Centro di Terapia Strategica d'Arezzo dirigé par Nardone. Filiation directe, donc, avec le foyer originel du modèle — un détail qui n'a rien d'anecdotique, car il garantit une transmission de première main des intuitions fondatrices. Elle exerce à Florence depuis 1990 et enseigne la technique de psychothérapie brève stratégique aux écoles de spécialisation d'Arezzo et de Florence depuis 1994. Ses ouvrages méritent le détour : Les visages de la dépression (avec Laura Pettenò et Tiziana Verbitz, Ponte alle Grazie, 2006) et Psychopathologie de la vie amoureuse (avec Tiziana Verbitz, Ponte alle Grazie, 2010) montrent comment l'approche stratégique sait s'emparer des grandes plaines de la souffrance ordinaire — la mélancolie, le désamour — sans jamais perdre sa précision chirurgicale.

Deux praticiens, une même source. L'un a bâti une école, l'autre a traversé l'océan pour en rapporter la méthode. Le lecteur curieux sait désormais où les trouver et quoi lire d'eux.

Encart — la thérapie de Palo Alto en Afrique francophone

Dans les régions où l’offre de soins psychiques est lacunaire, le modèle de Palo Alto présente un intérêt pratique immédiat. Son format contractuel de dix séances évite l’écueil des suivis indéfinis, souvent impossibles à assurer faute de personnel. Il ne requiert aucun matériel spécifique – ni grille, ni questionnaire standardisé – et peut être déployé dans un cabinet de médecine générale, pour peu que le praticien accepte de déplacer son regard du symptôme individuel vers l’interaction qui le maintient. Cette lecture relationnelle du trouble, qui ne pathologise pas la personne mais examine les tentatives de solution infructueuses, rejoint des représentations familières dans de nombreuses cultures où la souffrance est d’emblée située dans le réseau familial ou communautaire. La condition centrale de diffusion reste la formation de formateurs : sans multiplicateurs locaux capables d’adapter les exemples cliniques et les formulations aux contextes culturels, le modèle risque de rester une importation lettrée, inopérante sur le terrain. Le pari est celui d’une boîte à outils conceptuelle légère, dont l’efficacité tient moins à la technicité qu’à la rigueur de la causalité circulaire.

Une thérapie qui émerge — les pratiques narratives

La thérapie narrative, développée dans les années 1980 par Michael White (Dulwich Centre, Adélaïde) et David Epston (Auckland, Nouvelle-Zélande), partage avec l’école de Palo Alto un refus radical de l’intrapsychique. Là où le MRI interroge les tentatives de solution qui figent un problème, la narrative s’attaque au récit dominant qui l’enferme. Son geste le plus connu est l’externalisation : « le problème est le problème, la personne n’est pas le problème ». Un enfant qualifié d’opposant n’est plus un enfant opposant ; il lutte contre une force nommée « la Colère » ou « le Piège du Non ». La question n’est plus « pourquoi es-tu en colère ? » mais « comment la Colère t’a-t-elle poussé à agir ? ». Ce déplacement de la faute vers une entité extérieure désamorce la honte et ouvre un espace d’action.

La différence avec Palo Alto est dans le matériau travaillé. Le MRI intervient sur les interactions présentes, les boucles comportementales. La narrative creuse le récit de vie, l’histoire que la personne raconte sur elle-même et que sa culture a validée. White et Epston invitent à repérer les « résultats uniques » – ces moments où la personne a agi en contradiction avec le problème – puis à les relier pour écrire une contre-histoire. Des témoins extérieurs, souvent d’autres patients ou des membres de la communauté, sont conviés à reconnaître et à célébrer cette nouvelle version de soi. Ce dispositif, qui fait du collectif un co-auteur, explique la diffusion remarquable de la narrative en Afrique australe et en Amérique latine, dans des contextes où la guérison passe par le groupe et la parole partagée.

La thérapie brève systémique de Palo Alto et ses « thérapies filles »

La thérapie brève centrée sur les solutions, développée par Steve de Shazer et Insoo Kim Berg au Brief Family Therapy Center de Milwaukee à la fin des années 1970, est une héritière directe de Palo Alto, mais elle opère un déplacement décisif. Là où le MRI se focalisait sur les tentatives de solution dysfonctionnelles, de Shazer et Berg tournent leur regard vers les exceptions : les moments où le problème ne se produit pas. Leur outil emblématique, la question du miracle (« Si un miracle se produisait cette nuit et que votre problème disparaissait, qu’est-ce qui serait différent demain ? »), invite le patient à construire concrètement une description d’un futur sans plainte. L’accent n’est plus sur ce qui entretient le problème, mais sur ce qui pourrait l’avoir déjà partiellement résolu.

La thérapie stratégique, elle, suit une autre branche. Jay Haley, qui avait documenté l’approche de Milton Erickson dans Un thérapeute hors du commun (1973), a développé un modèle interventionniste où le thérapeute conçoit des stratégies précises pour interrompre les séquences problématiques. Giorgio Nardone, cofondateur avec Watzlawick du Centro di Terapia Strategica d’Arezzo, a prolongé cette logique en la systématisant, notamment dans L’art du changement co-signé avec Watzlawick (1990). Ici, la prescription du symptôme et le recadrage restent centraux, mais l’intervention est plus directive et protocolisée.

Il faut distinguer ces approches de leurs sœurs systémiques, qui ne sont pas des filles de Palo Alto. L’école de Milan (Selvini Palazzoli, Boscolo, Cecchin, Prata) a développé le contre-paradoxe et les questions circulaires dans un cadre familial. Salvador Minuchin a élaboré la thérapie structurale, centrée sur les frontières et hiérarchies familiales. Les pratiques narratives (Michael White, David Epston) travaillent la re-création des récits identitaires. Toutes partagent un cadre systémique — le problème n’est pas dans l’individu mais dans les interactions —, mais leurs outils et leurs présupposés diffèrent profondément. « Systémique » n’est pas une école : c’est un regard.

Pour aller plus loin

Le lecteur cultivé non spécialiste trouvera une introduction rigoureuse dans l’ouvrage fondateur de Paul Watzlawick, John Weakland et Richard Fisch, Changements : paradoxes et psychothérapie (Seuil, 1975 pour la traduction française). Ce texte expose la distinction entre changement 1 et changement 2, et illustre par des cas concrets comment les « tentatives de solution » peuvent verrouiller un problème. Plus opérationnel encore, Tactiques du changement de Fisch, Weakland et Segal (Seuil, 1986) détaille le protocole en dix séances du Brief Therapy Center.

Pour une mise en perspective critique, le Handbook LogiMind des psychothérapies (DOI 10.5281/zenodo.21385807) consacre un chapitre à la thérapie brève systémique, en situant ses apports et ses limites. Il rappelle notamment que le corpus d’essais randomisés sur ce modèle est mince, contrairement à celui des TCC, et que les données solides concernent surtout les thérapies familiales dans des indications précises (anorexie mentale de l’adolescent). Une lecture honnête, donc, qui évite tout triomphalisme.

Les mots de LogiMind

Lexique du mois

  • Tentative de solution — ce que l'entourage et la personne font pour résoudre le problème, et qui, répété, l'entretient.
  • Recadrage — proposer un autre cadre de lecture d'une situation, sans en changer les faits, pour en modifier le sens.
  • Changement 2 — changement des règles du système lui-même, là où le changement 1 ne déplace le problème qu'à l'intérieur des mêmes règles.
  • Prescription du symptôme — demander délibérément ce que l'on cherche à faire cesser, pour rompre le cercle des tentatives de solution.

Les néologismes du mois

Chaque mois, la revue présente trois néologismes issus du Dictionnaire LogiMind des 395 néologismes thérapeutiques (Édouard Alain de Boysson, LogiMind — ISBN 9798285281467, également déposé sur HAL). Choix du mois, en écho à la thérapie de Palo Alto :

  • Syntonie divergente — incapacité à accorder ses émotions et ses pensées à celles d'autrui malgré des intentions claires : le malentendu qui se répète.
  • Autodissensus — désaccord interne durable entre deux logiques de soi, que les tentatives de résolution renforcent.
  • Thymotractation — manipulation de ses propres émotions pour éviter une difficulté, souvent au prix de son aggravation.

Colophon

Revue LogiMind des psychothérapies — Vol. 1, N° 3 (novembre 2026). Directeur de la publication : Édouard Alain de Boysson. Éditeur : LogiMind (marque déposée). Contact : contact@logimind.org. Accès libre sous licence Creative Commons CC BY 4.0. ISSN : en attente d'attribution (BnF). DOI : 10.5281/zenodo.21705922.

Comment citer ce numéro

@article{boysson2026revue_paloalto,
  author  = {de Boysson, Édouard Alain},
  title   = {La thérapie brève systémique de Palo Alto},
  journal = {Revue LogiMind des psychothérapies},
  volume  = {1}, number = {3}, year = {2026},
  doi     = {10.5281/zenodo.21705922}, issn = {en attente}, url = {https://doi.org/10.5281/zenodo.21705922}
}